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Guy Le Querrec - SEXTANT#1
Guy Le Querrec, de l’agence Magnum, guide et compagnon de route de Texier, Romano et Sclavis en Afrique, un photographe de l’urgence qui sait prendre son temps.
Histoire de photo-jazz…
À Arles, en 1983, un spectacle a eu lieu, avec Marcial Solal sur l’histoire du Jazz, dans une démarche proche du cinéma muet. La seconde partie du spectacle fut un morceau de bravoure. J’avais composé pour l’écran dix séquences sur lesquelles les musiciens improvisaient. Quand les images sont arrivées, un passage a mis Texier dans une situation scabreuse : une photo d’une chaise électrique dans une prison du Texas. Portal a alors fait un signe, intimant les autres membres du quartet (composé de Henri Texier, Jean-Pierre Drouet, Louis Sclavis et Michel Portal) d’arrêter de jouer. Texier s’est retrouvé seul, face à cette image de chaise électrique. Il ne pouvait percevoir aucun signe du public : Texier s’est alors lancé dans un chorus, la contrebasse sonnait dans un silence absolu. A un moment, je ne voyais plus mes photos, je voyais tour à tour une alliance, ou une revendication de la photo qui obligeait le musicien à apporter un peu plus de simulation dans le jeu, car il se sentait comme menacé. L’ovation qui a suivi a été immense. La photo imposait sa présence, elle était légitime, et cette chaise électrique a pesé lourd. Sans points d’appui. D’un seul coup, rivalité ou fusion naissent de la rencontre des deux formes d’expression. La photo peut aussi laisser le champ libre à la musique.
Il y a un terme qui revient constamment dans votre discours : le hasard. Henri-Cartier Bresson parlait d’instant décisif. Vous vous reconnaissez dans cette philosophie ?
J’adore HCB, mais j’aime bien parler de l’instinct décisif. Ou encore de l’instant incisif. Mais il manque une chose au photographe que le musicien a : c’est le concert.
Dans une exposition, les gens défilent, mais ne sont jamais 2 000 devant une photo. Le photographe ne reçoit pas les impressions du public.
J’ai besoin du travail du musicien. Texier et Portal, parfois, pour définir la musique, créent une image virtuelle. «Vous jouez là comme si vous étiez au Pôle Nord» : d’emblée ça transmet une image. D’ailleurs, Portal a signé nombre de musiques de films. Texier peut par exemple dire : «Tu te dis que tu es sur une route, avec un soleil couchant, et l’ombre de la colline apparaît».
Je suis tourné vers les trajectoires, les postures, les attitudes, les corps. La meilleure façon selon moi pour en rendre compte reste le noir et blanc. J’ai cependant signé les couvertures de Texier, et deux d’entre elles sont en couleurs. Continuons à parler de votre approche de la photographie. La photo traditionnelle de Jazz est léchée. Les vôtres sont davantage en déséquilibre. Comment en êtes-vous arrivé là ? Est-ce de l’ordre de l’intuitif ?
Je me méfie des concepts. Mon histoire s’est faite de manière naturelle. Je me dis souvent que je vais photographier du Jazz, pas faire une photo de Jazz, mais sans différencier mon travail d’une photo que je ferais d’un paysan chinois. Dans le fond, le Jazz est une musique qui nous prépare à cette capacité à ne pas rationaliser les choses. Ma relation avec le Jazz se nourrit de ses incertitudes. C’est pourquoi il y a des concerts moins réussis que d’autres, car ils acceptent la fréquentation un peu permanente de la fragilité des choses. Je suis comme un funambule sur le fil du hasard qui cherche à attraper des étoiles filantes.
Pour «African flash back», j’ai accepté de redécouvrir des photos du début, qui sont catastrophiques, mais parfois cette naïveté témoigne de la peur que m’inspirait l’Afrique ; j’ai dû attendre 1984, cette histoire avec une danseuse africaine qui me défie à esquisser quelques pas de danse. J’étais vu comme un photographe danseur, ça m’a libéré. Une de mes qualités, c’est la mobilité et l’Afrique m’a obligé à me révéler davantage dans mon jeu de jambes. Tenter d’être le plus honnête avec vous-même, se demander quel genre de photo vous voulez faire. Au début, je n’avais pas de concept. C’était surtout photographier dans l’urgence. A l’inverse, avec le reportage sur les Indiens, (dont certaines photos ont servi pour les couvertures des albums de Sclavis Rouge et de Texier Indian street), le déroulement du temps est lent. Les postures. Un photographe a une curiosité en excès à satisfaire. Il regarde plus que les autres. Ce n’est ni un bien ni un mal, il n’y peut rien.
Photo et propos recueillis par
Moland Fengkov
Retrouvez l'intégralité de cette interview dans Sextant #1