"Mon instrument, c’est l’ordinateur, et je le considère comme tel."
Tu t’es inspiré des logiciels de l’Ircam pour la création d’Usine...
Les créateurs de logiciels et les utilisateurs sont en fait déconnectés. Mon approche a été de concevoir un outil particulièrement adapté aux problématiques de la scène. Ce qui permet une réactivité bien plus grande avec la musique. Je me suis inspiré de logiciels existant comme Reaktor ou Max de l’Ircam mais en cherchant a obtenir un outil plus simple et accessible. Usine permet dans cette optique d’importer des sons et traitements à partir de ces mêmes logiciels si l’on recherche un son particulier. Ce n’est pas un logiciel pointu, mais plutôt un logiciel global. La différence réside aussi dans la gestion d’objets plus macroscopiques.
Tu avais dès le départ l’ambition de créer un logiciel comme Usine ?
Non, c’est venu au fur et à mesure. Au départ, je l’ai développé pour moi et puis des amis musiciens l’ont testé, j’ai écouté leurs critiques… Steve Argüelles l’utilise actuellement. Mais aussi, Paul Brousseau (musicien) , Gilles Olivesi (ingénieur du son) travaillent déjà beaucoup avec. J’ai ainsi des retours sur le logiciel de la part de musiciens et de techniciens. Je tiens compte de leurs avis, ce qui me permet de prendre du recul et de l’améliorer.
Ton ordinateur est devenu ton instrument ?
Oui, c’est un instrument. Mon instrument, c’est l’ordinateur, et je le considère comme tel. C’est un instrument qui a son caractère, comme un instrument « traditionnel ». Ça se travaille… C’est aussi le problème de l’informatique. On n’a pas cette culture. À la basse, j’ai passé des heures à faire mes gammes. Avec l’ordinateur, de la même façon, je passe un temps fou à créer des modules, et je m’entraîne à produire des combinaisons d’enchaînements. Je travaille la technique en quelque sorte. Sur un ordinateur, la technique est très vaste. Tu deviens un peu touche-à-tout et bon à rien. On parlerait plus alors de maîtrise que de technique.
Que retiens-tu de la culture jazz ? Tu te considères comme un jazzman ?
Oui, tout à fait. Avec cet état d’esprit : être sur scène pour faire des choses spontanées, pour le challenge, la recherche. Je fais le même travail qu’un jazzman, dans le même état d’esprit, mais pas avec le même instrument. On fait du jazz à partir du moment où l’on a cette démarche d’aller de l’avant, d’improviser.
Et à l’avenir ?
J’aimerais bien travailler les échanges avec les autres artistes, autour d’une table, pas forcément dans le cadre d’un collectif, qui implique la décision collective, le compromis. Je suis donc en train de penser à l’élaboration d’un centre de recherche artistique musical, plutôt dédié à l’électronique, où l’on se dirait : « Si l’on est cinq artistes, plutôt que de faire cinq concerts ensemble à la façon du collectif, chacun va faire un spectacle ». Mais le but du jeu, c’est que chaque artiste se pose comme directeur de recherche, avec des responsabilités et ses recherches artistiques au service du spectacle. Sans compromis. Chacun sa spécificité, on peut s’entraider, mais le but, c’est de chercher… sans obligation de résultats, mais en prenant des risques. Pas d’esprit égoïste : on fait avancer la musique et pas son ego. Un projet d’envergure : une communauté d’échange. On a besoin d’une rupture, ou du moins d’une alternative. Il faut que ça bouge. Et la responsabilité n’est pas aux médias ou aux producteurs, elle est aux artistes, c’est à nous de proposer autre chose.
Propos recueillis par Pascal Pilorget
Photo : Laurent Machado
Le site d'Olivier Sens : www.sensomusic.com
Retrouvez l'intégralité de cette interview dans Sextant #2
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