La manière de pratiquer la musique de jazz serait comme la surface d’une sphère où les gens circulent à égale distance du centre.
Chef d'orchestre : “Après avoir répété, proposé des musiques, longuement discuté des idées, on obtient un objet, comme une sculpture qu’on a façonnée. Et on se dit : «Allons-y, jouons-la et jouons-la pour de vrai» C’est-à-dire en public. On doit d’aller jusqu’au bout de l’histoire. Il n’y a qu’en public qu’on se retrouve là, sans pouvoir faire marche arrière. À cet instant, je suis un élément qui circule parmi les autres à la surface de la sphère, et je ne peux pas influer plus qu’un autre dans la musique, puisque je suis en train de la fabriquer avec les autres.
Public : “Les musiciens de jazz sont comme des sculpteurs de temps
qui passe : c’est dans l’instant, dans le moment, dans l’éphémère :aussitôt fait, aussitôt évaporé. Il en reste des traces dans nos mémoires, dans nos sensations, à nous qui la fabriquons, et chez les personnes qui l’entendent. C’est dans ces moments que l’échange a lieu, qu’il est vrai. Si l’on joue en présence de gens qui ne sont pas réceptifs, ou qui n’ont pas envie de vous entendre, on ne joue pas de la même manière. Le public a un rôle essentiel à tenir.
Si l’un des musiciens se désolidarise de ce mouvement, la sphère se déforme soit vers l’intérieur, soit vers l’extérieur, et là, une distorsion se crée, la musique ne circule plus de la même manière, ni avec le même équilibre. Mais parfois, ce qui se passe avec le public peut devenir perturbant. J’aime bien ce qui se passe en studio… Les gens pensent qu’il est toujours possible de recommencer, mais ça n’est pas vraiment le cas. Parce que souvent, le petit moment de magie, la petite étincelle qui se produit, si on ne l’a pas tous ensemble… L’équilibre devient primordial.”
“ En studio, c’est un autre genre de concentration, entièrement
tournée vers la musique, tandis que sur scène, l’échange a
véritablement lieu avec le public. On se trouve dans l’état de
fabriquer une musique la plus équilibrée possible – je ne dis pas
parfaite, mais équilibrée, parce que justement, même les imperfections
participent de cet l’équilibre. Comme un funambule : il y a toujours
des suspensions, des tensions, des prises de risque… Si le public ne
réagit pas bien, on peut se trouver en difficulté et se sentir mal à
l’aise. Mais s’il réagit trop, tout à coup, on va être victime de cet
excès d’émotivité qui peut nous faire perdre le fil de la musique.
C’est à double tranchant : les réactions très positives du public
peuvent vous troubler et vous pousser à l’erreur, ou vous amener à
modifier ce que vous étiez en train de faire. C’est ça qui est beau
aussi.”
“Au mot œuvre, je préfère l’équivalent en italien. Ça tient
peut-être de mes origines modestes, mais œuvre évoque pour moi quelque
chose d’énorme : Balzac, des choses comme ça, et aussi quelque chose de
bourgeois… En italien, c’est opera, très proche de operaio qui signifie
ouvrier. Pour moi, c’est ça, un boulot. D’album en album, la cohérence
est bien là, du moins, je fais en sorte qu’il y en ait une. C’est un
ensemble qui tend vers quelque chose, j’ignore quoi, mais il se
construit et s’agence. Je ne parlerais pas d’éclectisme, je n’ai rien
contre, mais ce n’est pas ça. Tout est imbriqué, tout est lié jusqu’à
présent. Je pense toujours à une sculpture : on creuse et modèle à un
endroit de la pierre ou du bois, on agence un matériau.”
“la musique de jazz se transmet oralement. Dans les années 60, on
avait coutume de dire : « Les Africains ont apporté le rythme, les
Européens l’harmonie ». Mais c’est une erreur. La musique de jazz est
plutôt née de la rencontre entre la tradition orale africaine et la
tradition écrite européenne. Il n’y a pas un seul musicien de jazz qui
ne soit pas capable de chanter ce qu’il fait, et d’ailleurs, pour
expliquer aux autres musiciens ce qu’il veut vraiment, il le chante.
Même après avoir écrit sa partition, il ne se fera vraiment comprendre
qu’à partir du moment où il l’aura vraiment chanté.
Autre chose : grâce à l’enregistrement, la musique de jazz s’est
répandue et a été transmise oralement. J’en suis la preuve vivante : je
n’ai appris cette musique que d’oreille, c’est une transmission
auditive. On allait à la rencontre des musiciens dans les clubs, on
parlait avec eux, et ils nous expliquaient à quoi cela correspondait.
On comparait ce qu’on avait relevé, ce qu’on avait cru comprendre par
rapport à ce qu’on avait entendu sur les disques. Aucune écriture ne
pourra jamais remplacer ça.”
Retrouvez l'intégralité de cette interview (plus de 15 pages) dans Sextant #1