Extraits :
Le dé est mis, le dé émis…
“Jamais un coup de dés n’abolira le hasard”… « Drame musical » faisait allusion à l’opéra, mélodrame en italien. C'était l'idée du multimédia. Bernard disait toujours « vous rendez-vous compte que les musiciens produisent toujours une image ? ». On a donc décidé de travailler sur le décor, le jeu de scène, on faisait du théâtre, avec l’image, le son, le texte, l’odeur… L'opéra était un référent du spectacle total. « Instantané » s’opposait à la notion de génération spontanée, d’improvisation dans le sens d’éjaculation précoce comme le considérait stupidement Boulez, une façon de défendre des privilèges de classe… Pour nous c’était composer et interpréter sans délai.
Un d.m.i. a une ambition collective, avec un projet politique, une aventure égalitariste…
J’ai proposé à Bernard de ne plus être sideman, de tout partager. Nous revendiquions ce qui nous était refusé dans tous les milieux, à savoir la création collective. Personne ne cosignait à l’époque. Pourtant, on n’a rien inventé, il y avait eu Lennon et Mc Cartney. Je trouvais cela très sain. Si des droits tombaient pour une pièce, nous savions que c’était aléatoire, arbitraire, tout le monde devait en profiter.
Le Drame est une association de fait. Nous avons été obligés de passer des examens d'arrangeurs, chacun séparément, puis un examen de groupe devant un inspecteur de la Sacem parce qu'il fallait prouver, en développant à partir d’un thème, que nous écrivions collectivement. On a fait évoluer pas mal de choses à la Sacem, la reconnaissance de l’impro jazz par exemple. On s’est même livré au chantage pour le dépôt des cassettes : il était absurde de se coltiner du déchiffrage uniquement pour percevoir nos droits…L’idée de collectif existait à tous les niveaux. Nous nous engueulions, mais à la fin de la journée nous étions tous les trois d’accord, parce que ce n’est pas le sujet mais l’objet qui doit dicter sa loi, sa logique propre. On discutait beaucoup avant de faire, et après. Le soir, nous nous séparions dans un état de bien-être révolutionnaire et amoureux total, comme un couple à trois. L'engueulade devenait le ferment de ce que l'on allait inventer, on était cohérents, 1976-1990, quinze ans de bonheur réel puisqu’ils étaient mes deux meilleurs amis. Bernard est le seul type avec lequel je peux parler de n’importe quoi, rien n’est jamais donné pour acquis.J’ai arrêté la scène parce que je n’ai jamais retrouvé une telle complicité après le départ de Francis : sur scène, je pouvais faire n'importe quoi, il rattrapait toutes les balles, malgré toutes nos outrances. J’ai vu un film remarquable de Pascale Ferran, Quatre jours à Ocoe, sur la rencontre entre Tony Hymas et Sam Rivers, deux fortes personnalités. Elle décortique la relation inter-musiciens nécessaire au processus de l’œuvre. Je retrouverai plus tard la complicité, mais plus avec des musiciens : le peintre Nicolas Clauss, l’artiste multimédia Antoine Schmitt, par exemple, ou pendant l’année d’élaboration d’Alphabet, un état d’euphorie créative total.
Votre définition de l’interactivité ?
C’est un livre. On l’ouvre où l’on veut. On peut en arracher des pages, l’annoter, on peut sauter des mots, l’emmener avec soi. Il y a une action physique du lecteur, pas seulement un regard. Passé cette pirouette, l’interactivité est une possibilité offerte par l’artiste au spectateur d’intervenir sur le cours du processus, d’y participer, non dans son écriture, mais dans son interprétation.
Le multimédia crée une nouvelle relation publique…
D’une part, j’ai toujours adoré que l’improvisation permette de ne jamais se répéter, et, d’autre part, j’ai un plaisir durable à fabriquer ces petits objets finis que sont les disques. Le CD-Rom allie les deux puisque chaque fois que l’on insère l’objet (fini) dans le lecteur on peut en tirer une interprétation différente. J’appelle générativité le même programme fonctionnant de façon autonome, s’il fabrique ses propres variations. Avec l’interactivité, l’utilisateur, le joueur, s’approprie ce pouvoir. Il y a une dimension à la fois participative et immersive.
Propos recueillis par Corinne Leborgne
Retrouvez l'intégralité de cette interview dans Sextant #3
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